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Rhysaxiel

La Pologne sous le règne d'Elżbieta Kondeusza (1740-1783) - Seconde partie (1743-1783)

La naissance des flottes de la Baltique et de la Mer Noire (1740-1780)

La déclaration de la reine mit en lumière un manque flagrant au sein de l’Etat polonais : l’absence totale de flotte pour protéger les côtes. La Pologne ne possède plus de flotte hormis quelques corsaires commissionnés depuis 1643, date à laquelle les vaisseaux ayant survécu aux destructions des années précédentes ont été vendus. Ce désintérêt total pour la chose navale est dû à la combinaison de plusieurs facteurs : l’absence d’entrain de la noblesse pour la marine, les conflits principalement terrestres dans lesquels était engagée la Pologne jusqu’alors, et la relative étroitesse du littoral avant les reconquêtes des années 1700-1720. Cela change progressivement au cours du XVIIIe siècle, qui voit se développer l’idée de deux flottes dédiées à la défense des côtes. Principalement des flottes de littoral, des « eaux brunes » ou « eaux vertes » selon la terminologie contemporaine, leur rôle serait de détruire toute invasion ennemie et empêcher le blocus des ports polonais. La situation géographie de la Pologne fait qu’une flotte de haute mer présente très peu d’intérêt pour elle. La reine appuie cette idée dès les années 1740 et le mariage de sa première fille avec le roi du Danemark donne une impulsion supplémentaire au projet (voir plus loin). La flotte de la Baltique prend appui sur les villes commerciales, notamment Dantzig, qui acceptent l’idée d’une flotte polonaise à condition qu’elle protège aussi les navires de commerce. La flotte de la Mer Noire s’appuie quant à elle en partie sur les éléments cosaques, construisant traditionnellement de petites embarcations dédiées aux raids et ayant montré leur capacité de harcèlement dans la guerre de Ruthénie, ainsi que sur une flotte classique basée à Jedisa (historiquement Odessa), nouvelle ville fondée par les Cosaques à partir du village de Khadjibey dans le Yedisan, et qui voit ses infrastructures portuaires se développer au fil du siècle. Ce n’est toutefois pas avant les années 1780 que la Pologne est en mesure d’aligner un nombre suffisant de navires pour ne serait-ce que couvrir les côtes, faute de chantier navals suffisants grands et nombreux et à cause d’un manque criant d’expérience dans la construction navale. Les 8 premiers navires de ligne sont acquis en 1749 suite à un traité passé avec les Provinces-Unies en échange de tarifs douaniers préférentiels en Prusse, alors que la République investit dans trois nouveaux arsenaux près de Gdańsk, Jedisa et de Riga pour être en mesure de construire par la suite ses propres navires. En parallèle, des galères, plus petites et adaptées à la guerre dans des mers quasi fermées, sont mises en chantier. Le succès de la flotte de galères russes pendant la Grande Guerre du Nord a réhabilité ces vaisseaux autour de la Baltique, d’abord au Danemark, puis en Suède et enfin en Pologne considérablement en retard sur ses voisins. L’arsenal de Riga est terminé en 1755, celui de Gdansk en 1757 et celui de Jedisa en 1764.

Le repeuplement de la Grande Principauté de Ruthénie

La sécurisation de la frontière sud par l’établissement des fortins Cosaques et la sédentarisation progressive des Tatares de la région ont considérablement réduit les raids, tatars ou plus rarement kalmouks, qui ravageaient autrefois régulièrement le sud de la Grande Principauté, longtemps appelé « plaines sauvages ». Les cartes du géographe et ingénieur Guillaume Vasseur de Beauplan montraient en effet une région complètement dépeuplée.

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Carte accompagnant la description d’Ukranie de Beauplan (1660). Le sud se situe vers le haut. On y distingue les côtes de la mer d’Azov et les plaines sauvages. Les rares lieux d’habitation longent le Dniepr. Kiev se trouve au centre de la carte, deux tiers vers le bas. Vous pouvez la trouver en King Size ici ! J'adore cette carte :D

Les fortins cosaques et Saraï tatares forment la base d’un tissu urbain encore très léger et épars. Les routes qui les relient font l’objet de quelques investissements de la part du Trésor de la Grande Principauté. Le contrôle intégral du Dniestr, du Boug et de la quasi-totalité du Dniepr rendent également ces voies de communication fiables, sûres et utilisables. Le Dniepr, par son étendue et sa largeur devient en quelques années une artère indispensable de la République. Plusieurs projets ambitieux de canaux sont envisagés, mais seul le projet de canal Vistule-Boug-Dniepr se concrétise en 1775, alors que le Dniepr voit plusieurs nouveaux ponts l’enjamber. Jusqu’en 1748, le seul pont permettant de traverser le fleuve se trouvait à Kiev. La forteresse de Kodak, cœur de la future Elżbietagród (historiquement Ekaterinoslav/Dniepropetrovsk), se voit ainsi dotée d’un pont, imitée quelques années plus tard par le village de Krementchuk puis Zaporozhia. Ces ponts sont, tout comme celui de Kiev, temporaires et retirés l’hiver. La débâcle du Dniepr risque en effet d’emporter tout pont sur lequel il est construit et les glaces qui prennent le fleuve en cette saison le rendent facile à traverser sur la majeure partie de son cours. Tout cela contribue à un rattrapage économique spectaculaire de la région. La sécuritation du territoire permet aussi la pleine exploitation des Czarna Ziema, les Terres noires très fertiles de l’Ukraine, dont Beauplan et Conrad de Malte-Brun vantaient la qualité, le dernier écrivant que « la terre ne demande que d'être légèrement remuée » pour obtenir des rendements considérables.

Les Lumières et la Pologne

Dans son Esprit des Lois, Montesquieu décrit indirectement le régime politique qui lui semble le plus juste et le plus viable. Rejetant intégralement l’absolutisme de Louis XIV, concentrant de nombreux pouvoir dans les mains d’un seul, il plaide pour un système politique dans laquelle la noblesse ferait contre poids. Deux modèles guident sa réflexion : la monarchie constitutionnelle de la Grande Bretagne et la République des Trois Nations. Il note dans le premier cas le développement du parlementarisme, tandis qu’il décrit à propos de la Pologne à la fois le régime précédent les réformes Condé, qu’il qualifie de « prélude à l’anarchie », « antithèse de la monarchie absolue » donnant dans l’extrême opposé « où le pouvoir est tellement dilué et fragmenté qu’il n’existe pour ainsi dire plus », avant d’éclairer sous un jour très favorable l’équilibre atteint depuis au sein de la République et l’idéal de Liberté qui guide la noblesse du pays. Il relève néanmoins le flou existant entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif, tous deux aux mains des mêmes personnes et source d’abus potentiels.

Voltaire, après avoir passé deux ans à Berlin, séjourne à Varsovie entre 1751 et 1753 en tant qu’invité de marque de la reine. Alors qu’il a terminé Le Siècle de Louis XIV à la cour de Frédéric II, il termine à Varsovie Micromégas. C’est d’ailleurs sa publication et sa critique de la religion qui provoque le malaise au sein du clergé polonais. Fait assez rare, tant le clergé catholique qu’orthodoxe, protestant et même musulman au sud de la Ruthénie, demande le départ du philosophe. Très vite, une partie des sénateurs séculiers se joint à la demande et rédigent une pétition à la reine, qui cède en 1753. Voltaire est congédié et sommé de quitter le pays. Ne pouvant passer par la Prusse suite à l’interdiction de territoire que lui a adressé Frédéric II, il prend la mer par Gdansk et se rend à Amsterdam, avant de poursuivre sa vie à Genève.

Elżbieta acquiert un exemplaire de l’Encyclopédie par le biais de ses contacts en France dès 1751, dont elle fait lire certains articles à sa cour et auprès de son cercle d’amis proches. L’interdiction qui frappe l’Encyclopédie en France à partir de 1752 ne trouve pas d’écho en Pologne, malgré l’opposition farouche des Jésuites, déjà remontés en raison du déclin du catholicisme en Ruthénie. Avec la mise en place de la République des Trois Nations, Ludwik II s’était en effet engagé à complètement abandonner les affaires religieuses et réaffirmé la liberté totale de culte garantie théoriquement depuis 1572. A cause de cela, l’église uniate Gréco-catholique de Ruthénie, fondée en 1596 avec comme objectif non dissimulé de ramener les orthodoxes de la région dans l’orbite catholique romaine, perd peu à peu son influence, nombre de ses fidèles reniant peu à peu la domination romaine. Seule une petite minorité, un noyau dur en quelque sorte, persiste à suivre ce rite uniate jusqu’à nos jours. L’expulsion des Jésuite (du Portugal en 1659, de France en 1764, d’Espagne en 1767) provoque par ailleurs une grande inquiétude chez leurs homologues polonais qui, bien que jamais menacés de subir le même sort, font peu à peu profil bas et limitent leur militantisme à la cour de Varsovie, préférant ainsi limiter plutôt que perdre totalement leur appuis et leur influence. Ils sauvent ainsi leur tête, Elżbieta refusant de faire promulguer le bref de Clément XIV de 1773 supprimant la Compagnie de Jésus.

De l’exercice du pouvoir

Les évolutions du système politique polonais et la Guerre de Silésie ont fait de l’étendue de l’autorité royale et de celle du Sénat un sujet de débats qui s’étend sur plusieurs années et occupe les discussions des Diètes entre 1746 et 1762. La noblesse, au premier rang de laquelle les sénateurs, demandent en effet à ce que les Diètes générales se réunissent plus souvent, demandant à ce soient convoquées une fois par an au lieu d’une fois tous les quatre ans. La reine ne s’y oppose pas vu que cela améliorerait l’administration de la République, mais la logistique nécessaire à l’assemblée d’une Diète en Pologne rend cette proposition peu réaliste. A chaque Diète, les palatinats doivent en effet élire dans leurs parlements locaux deux représentants appelés nonces, en plus des sénateurs, dont le mandat n’est valable que pour la prochaine Diète générale, puis faire un rapport devant le même parlement local après la Diète générale, ce qui occupe une large partie de l’année. Il faut près de dix ans pour que les Diètes s’accordent sur une simplification de ces procédures. A partir de 1758, les nonces sont élus pour une durée de dix ans et forment une sorte de chambre basse alors que les sénateurs, nommés à vie par le roi depuis les origines de la République, forment une chambre semblable à la chambre des Lords britannique. Le parlement ainsi formé reste cependant uni en permanence, les chambres ne représentent alors pas une réalité politique, seulement une distinction dans le mode d’élection de ses membres. Les subdivisions administratives sont aussi réajustées lors de cette même diète. Les territoires de Prusse, de Silésie, de Livonie, de Courlande et d’Estonie, qui ne dépendent directement ni de la Pologne, ni de la Lituanie, ni de Ruthénie et disposaient tous d’un statut particulier, sont désormais tous traités comme des palatinats pour l’élection des nonces et des sénateurs, bien qu’ils gardent leurs législations locales.

L’autre principal problème réside dans l’indiscipline dont on fait preuve les généraux de la République, déclenchant par la même occasion la Guerre de Silésie. Bien que celle-ci se soit achevée idéalement pour la Pologne, cette indiscipline questionne frontalement l’autorité du souverain sur ses généraux. Ceux-ci étaient largement soutenus par les autres sénateurs, sans pour autant que ces derniers ne soient suivis par la noblesse. Aussi Elżbieta espère-t-elle avec cette réforme pouvoir contrebalancer des sénateurs trop impétueux avec les membres de la chambre basse, généralement issus de la noblesse moyenne ou inférieure. La reine a également veillé à sanctionner, dans les limites de son pouvoir, lesdits généraux. Ainsi, à la mort de Józef Potocki en 1751, elle a refusé d’attribuer le grand généralat à Klemens Branicki, petit général de Pologne pendant la guerre de Silésie, lui préférant Wacław Rzewuski. De même, Michal Radziwill n’est pas promu grand général de Lituanie, Michał Józef Massalski recevant cet office dès 1744. Ainsi, à défaut de pouvoir les disgracier et leur retirer leur charge, ce qui eut été possible en cas de défaite polonaise pendant la guerre, la reine gèle néanmoins toute possibilité de promotion pour eux en les maintenant indéfiniment sous la tutelle d’un autre officier. Le message est ainsi très diplomatique mais néanmoins clair. On ne relève plus aucun cas d’insubordination au cours du règne de la souveraine – ceci étant néanmoins facilité par les années de paix.

Mariages et succession

La reine a trois enfants : Karl, né en 1722 mais mort à 8 ans, Ludwika-Henrietta, née en 1728 et Ludwik-Francisek, né en 1734. Henrietta est mariée à Frédéric V, roi du Danemark et de Norvège en 1743 (historiquement, c’est Louise de Hanovre, fille de George II de Grande Bretagne). Ce mariage a une portée symbolique, c’est en effet le premier mariage d’une Bourbon de Pologne hors de Pologne même et de France. Les termes de cette union incluent également des concessions mutuelles sur le trafic commercial dans la mer Baltique : une baisse des droits de douanes dans les ports des deux royaumes, la libre circulation des flottes près des côtes, l’exemption de péages pour le détroit de l’Øresund en faveur de la Pologne et des avantages commerciaux pour le Danemark sur le territoire de la République. Les deux royaumes s’engagent également à défendre la liberté de commerce dans la Baltique déclarent poursuivre des intérêts communs sur cette mer. Un accord conclu séparément quelques mois après mariage précise notamment que toute menace d’ordre naval ou commercial contre le Danemark est de fait une menace contre la Pologne et inversement, et que les deux royaumes uniront leurs flottes, que la Pologne doit encore développer à l’époque, pour y faire face. Précision utile, seule la future flotte de la Baltique est concernée. Le traité inclue également la taille minimale que la flotte polonaise s’engage à développer et traite de l’achat de certains navires et de l’envoi de spécialistes en construction navale en Pologne.

Ludwik-Francisek est quant à lui marié en 1750 à Ludwika-Maria Poniatowska (historiquement, sœur du dernier roi de Pologne Stanislas Poniatowski). Par ce mariage, Elżbieta s’assure le soutien d’une famille anoblie au XVIIe siècle seulement, mais à l’influence croissante : les Poniatowski. La famille, proche de la très puissante famille Czartoryski, a vu ses principaux membres s’élever de la petite noblesse aux offices sénatoriaux en deux générations seulement. Le grand père de Ludwika-Maria, Francisek, était en effet titulaire d’un petit office sans grande valeur à la cour alors que son père, Stanislas, s’est vu attribuer le titre de castellan de Cracovie (premier sénateur séculier). Les frères de Ludwika-Maria s’illustrent quant à eux dans diverses charges militaires. La question de la succession ne se pose pas : bien que fille aînée, Ludwika-Maria est exclue officiellement par la Diète de 1766. Elle n’a jamais manifesté la moindre envie de régner, Elżbieta ne l’ayant pas encouragé vers cette voie de peur de froisser une partie de la noblesse du pays. Son mariage avec Frédéric V, en tant que reine consort, ferait également d’elle une reine de Pologne soumise à un autre roi, ce que la noblesse refuse catégoriquement. Ludwik-Francisek (Louis-François) est ainsi élu successeur en 1770, aucun autre prétendant ne s’étant présenté. Elżbieta, alors âgée de 68 ans, en fait de facto un corégent. Il faut donc considérer le règne de Ludwik dès le milieu des années 1770, bien que son règne ne commence officiellement qu’en 1783.

Les historiens étudient souvent en parallèle le règne d’Elżbieta de Pologne et celui de Catherine II de Russie, poussés par le fait que les deux femmes montent sur le trône de deux grandes puissances aux portes de l’Europe à peu près à la même période. Les deux souveraines, voisines, ne se sont pourtant jamais rencontrées. Le règne d’Elżbieta, marqué par la plus longue période de paix de toute l’histoire de la Pologne, voit celle-ci rester sur son territoire, se rendant à Vilna, Kiev, Królewiec (Königsberg), Riga ou Wrocław. Son seul déplacement à l’étranger fut à Copenhague pour le mariage de sa fille. Ce règne marque ainsi une période de stabilité et de consolidation de la République. Catherine II incarne au contraire l’expansion, le dynamisme et le développement. Elle étend les frontières vers l’Asie, se défend face à l’Ukraine, donne à la Russie un accès sur la Mer Noire par ses conquêtes de la région du Don et de l’Azov. La pénétration des Lumières dans les deux Etats est semblable, menant dans les deux cas à un développement agricole et pré-industriel accéléré. On note également un renforcement progressif de l’appareil d’Etat, sous la forme d’une harmonisation de l’administration en Pologne tandis que la Russie centralise progressivement son pouvoir, notamment après la révolte de Pougatchev. Enfin, les deux pays progressent dans l’éducation de leurs sujets, avec la création d’écoles primaires et secondaires ainsi que d’éducation pour les jeunes filles nobles, sur le modèle de ce qu’a créée Madame de Maintenon au siècle passé. En Pologne, cette période est appelée la « Seconde Modernisation », la première datant des réformes de Louis Condé.

Rhysaxiel

La Pologne sous le règne d'Elżbieta Kondeusza (1740-1783) - Première partie (1740-1743)

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Louise-Elisabeth Condé, dite Ludwika-Elżbieta Kondeusza (1702-1783)

L’élection d’une reine et la question de la titulature (1740-1742)

Les premiers mois de règne d’Elżbieta furent occupés par un problème strictement juridique, à savoir la question de la titulature exacte de la nouvelle souveraine. La Pologne et la Pologne-Lituanie ont eu chacun une reine régnant en son nom propre par le passé. Jadwiga Andegaweńska, également appelée Hedwige d’Anjou, a été couronnée « Roi » en 1384 car elle était la seule héritière vivante de Louis d’Anjou qui l’a précédé sur le trône. Son couronnement se doublait de nouveaux privilèges accordés à la noblesse et s’inscrivait dans le projet d’union avec la Lituanie, le « roi » Jadwiga épousant quelques mois plus tard Jogaila Algirdaitis (Ladislas Jagiellon), fondateur de la dynastie Jagiellon et premier de sa lignée à régner sur la Pologne, inaugurant ainsi un peu plus de 200 ans de stabilité dynastique. Le couronnement de Jadwiga en tant que « roi » avait pour but de rappeler qu’elle régnait en titre et de droit, et qu’elle était au moins l’égale de Jogaila qui n’était pour sa part que Grand-duc de Lituanie. Le cas d’Anna Jagiellon, est quelque peu similaire. En 1572, le dernier membre mâle de la dynastie Jagiellon en la personne de Sigismond Auguste, s’éteint sans héritier. Alors que le principe de l’élection royale s’impose en 1573, abandonnant la succession polonaise par séniorité, le Sénat décide que le nouveau roi qui doit être élu par la noblesse, outre l’adoption de diverses lois, doit prendre pour épouse Anna Jagiellon, dans un souci de continuité dynastique. Henri de Valois, le futur Henri III, est élu roi de Pologne en 1573 mais repart en France pour y être couronné roi quelques mois plus tard, laissant la Pologne sans souverain. Stefan Bathory est élu pour lui succéder, en 1575, et épouse comme promis Anna. Tous deux sont couronnés co-régents de Pologne et de Lituanie.

Le cas d’Elżbieta n’est ainsi pas complètement nouveau, mais il est le premier cas qui se présente depuis l’instauration de l’élection royale. La noblesse aurait pu élire n’importe quelle personne, comme les lois polonaises l’autorisent, mais l’absence de candidat en dehors d’Elżbieta et le prestige de la famille Condé en Pologne ont fait qu’une femme a été librement élue roi, de droit. Le Sénat est ainsi animé par plusieurs débats après l’élection : cette élection revêt-elle un caractère exceptionnel ? Quelle titulature doit-être utilisée ? Quels sont les pouvoirs de son mari ? La reine est en effet mariée, avec l’accord du Sénat, depuis 1724 à Louis-François de Bourbon-Conti (1700-1776), et la question de ses attributions se pose. La Diète de 1742, la première à être réunie sous le règne d’Elżbieta, règle les deux derniers points. Elżbieta se voit attribuer le titre de « reine régnante », Królowa panująca, tandis que son mari est qualifié de « roi consort », Król małżonek. Les lois sont ajustées et désignent désormais non plus les pouvoirs du roi, mais ceux du « souverain », effaçant dans le droit la mention implicite du sexe du souverain. La reine possède ainsi les mêmes pouvoirs que les rois qui l’ont précédé tandis que son mari a les mêmes attributions que les reines des précédents souverains.

L’escalade armée en Silésie (1740-1743)

L’intervention polonaise en Silésie pendant la guerre de Succession d’Espagne a redonné un souffle nouveau aux partisans, relativement peu nombreux, de la restauration de la Silésie à la Pologne. La région fut en effet pendant longtemps la dernière possession de la dynastie Piast, la première dynastie des rois de Pologne, dont la branche cadette dite des « Piast de Silésie » s’est éteinte en 1675. De même, l’Autriche a souvent proposé au XVIIe siècle une partie des revenus de la région en dot à toutes les candidates que l’archiduché soutenait pour devenir reine de Pologne. Ainsi, Cecilia-Renata von Habsbourg, la dernière reine de Pologne autrichienne, percevait-elle les revenus des duchés d’Opole et de Ratiborie. Bien que la région soit maintenant des terres d’Etat de la couronne de Bohême, possession Habsbourg, l’autorité autrichienne n’est pas établie, et la fragilité dont a fait preuve l’archiduché les 30 années précédentes n’ont pas aidé à l’affermir.

En octobre 1740, l’archiduc et empereur Charles VI décède, léguant ses biens à sa fille Marie-Thérèse en vertu de la Pragmatique Sanction permettant que les trônes autrichien, hongrois et bohémien soient hérités par femme, de même que la souveraineté sur les possessions autrichiennes en Italie et dans les Pays-Bas. Ce décret, qui ne concerne pas le trône du Saint-Empire, ne fut que partiellement accepté dans celui-ci et en Europe, au prix d’une bataille permanente et de diverses concessions. La France l’a ainsi accepté au prix de la cession du duché de Mantoue à un prince Conti, la Grande Bretagne au prix de la cessation des activités de la Compagnie d’Ostende dans les Indes, l’Espagne au prix de la cession du duché de Parme à l’infant Don Carlos, tandis que Frédéric II y a souscrit par fidélité à l’Empire. C’est pourtant ce dernier qui déclenche les hostilités en envahissant la Silésie sans déclaration de guerre préalable. Son père, le « roi sergent », a demandé à plusieurs reprises la cession de la Silésie en compensation de la perte de la Prusse ducale au profit de la Pologne, la Prusse se sentant abandonnée par l’Autriche pendant la guerre de succession d’Espagne. L’Autriche, quant à elle, est complètement désorganisée militairement et financièrement à cause de son dernier conflit contre l’Empire ottoman et la perte successive de revenus en Italie et en Hollande. A l’hiver, la Silésie est occupée.

Côté Français, un fort courant d’opinion se prononce pour affaiblir l’Empereur. Louis XV prétexte que les intérêts de l’électeur de Bavière, héritier au trône impérial par le testament de Ferdinand Ier, sont lésés par la Pragmatique Sanction. La France entre à son tour en guerre contre l’Autriche au printemps 1741. La Pologne fait quant à elle part de son inquiétude : la Prusse est clairement un Etat ennemi tant que celui-ci prétend à ses territoires de Prusse orientale, la preuve de ces prétentions étant le refus de Frédéric II d’abandonner le nom de « Prusse » au profit de « Brandebourg » géographiquement correct. De plus, la Silésie une région historiquement polonaise, comme le clame haut et fort plusieurs sénateurs polonais poussant à la guerre. La Pologne obtient de la France qu’elle ne s’allie pas à la Prusse et qu’elle ne combatte qu’exclusivement pour les intérêts de l’électeur de Bavière et ses intérêts propres. Ainsi, en juillet, Louis XV déclare ne pas soutenir les prétentions prussiennes en Silésie, soutenir la prétention de Charles Albert de Bavière au trône du Saint-Empire mais reconnaître en parallèle les droits de Marie-Thérèse sur les possessions Habsbourg. Il est appuyé en cela par la reine Elżbieta et le Sénat, voyant d’un bon œil la séparation des trônes autrichiens et impériaux. La souveraine refuse néanmoins de s’engager malgré les pressions des sénateurs. Les troupes franco-bavaroises avancent ainsi contre l’Empire, Maurice de Saxe prend Prague en novembre 1741, où Charles Albert de Bavière est couronné roi de Bohême, après avoir été couronné archiduc d’Autriche plus tôt dans l’année à Linz. Les éléments croates et hongroises des troupes impériales se lancent alors dans une « petite guerre » destinée à user l’armée française. Louis XV fait formellement appel à Elżbieta au cours de l’hiver 1741, qui cède et entre en guerre contre l’Autriche au printemps 1742. L’entrée des troupes polonaises en Hongrie poussent Marie-Thérèse à la table des négociations, où elle tente de monter la Prusse contre la France et la Pologne. Frédéric II propose en effet d’accepter la Pragmatique Sanction en échange de la Silésie, ce que refusent catégoriquement la France et la Pologne, prétextant l’absence totale de la moindre revendication prussienne sur ces terres. Marie-Thérèse propose à la France et la Pologne de s’engager contre la Prusse, ce que refuse Louis XV, seulement enclin à soutenir l’électeur de Bavière.

En mai 1742, Marie-Thérèse accepte les propositions françaises et prussiennes séparément. Elle cède ainsi la Silésie à Frédéric II et reconnaît Charles Albert de Bavière comme Empereur. Il est couronné en novembre 1742. Côté polonais, c’est la consternation. Le Sénat appelle à envahir directement la Silésie, arguant que cette guerre contre l’Autriche a principalement profité à « l’Electeur de Brandebourg prétendument roi de Prusse ». Outrepassant les volontés de la reine qui appelait à l’apaisement, Józef Potocki et Jan Klemens Branicki, dirigeant les troupes en Hongrie, font mouvement vers le nord et entrent par surprise en Silésie. Les prussiens sont défaits à Brzeg, mais Frédéric II stoppe l’armée polonaise devant Breslau, profitant de la supériorité de son matériel. La situation bouge peu jusqu’en 1743, où le Sénat, toujours pris dans une fureur belliciste, envoie contre la Prusse les armées de Lituanie avec Ludwik Pociej et Michal Radziwill à leur tête, ainsi que les Ruthènes et Cosaques menés par Yakiv Lyzohub. Frédéric II, voyant les effectifs ennemis subitement presque tripler, abandonne la Silésie, espérant voir les armées polonaises entrer dans le Brandebourg pour appeler à l’aide les autres royaumes. Il n’en est rien, la reine reprenant le dessus sur un Sénat quelque peu apaisé et refusant catégoriquement d’entrer en territoire prussien et la France faisant savoir qu’une telle violation du territoire, même ennemi, ne trouverait pas de partisan même chez ses plus fidèles alliés. Frédéric accepte la défaite et cède à la Pologne la Silésie tout juste conquise à l’automne 1743 par le traité de Gliwice. Quelques mois plus tard, la reine déclare publiquement aux souverains d’Europe que la Pologne a recouvré ses territoires européens historiques et légitimes. Dans la Deklaracja Elżbiety, elle s’engage à ne plus étendre ses frontières contre les Etats voisins, le document citant « le Brandebourg-Prusse », la Suède, l’ensemble des possessions Habsbourg et leurs satellites, le Saint-Empire dans sa totalité, la Russie, ainsi que l’Empire ottoman. La Pologne se réserve le droit à la guerre pour protéger son intégrité et aider ses alliés. Ce que la reine ne sait alors pas, c’est que cette déclaration suit le dernier engagement militaire de la Pologne avant les guerres napoléoniennes.

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La Pologne selon les frontières définitives énoncées par Elżbieta en 1743

Rhysaxiel

La Pologne sous Ludwik II Kondeusz (1689-1740) - Seconde partie (1721-1740)

Vers une nouvelle modernisation (1721-1727)

La Pologne sort de ces deux conflits très largement épargnée : pour la première fois depuis longtemps, l’ennemi n’a pas posé le pied sur le territoire de la République. Son roi se retrouve auréolé d’un prestige immense, qu’il consacre largement à son agenda politique. Fidèle à l’engagement de son grand-père, Louis II, qui se fait désormais appeler Ludwik II, s’engage à partir de l’année 1721 à l’intégration définitive de la Ruthénie. Ce projet rencontre plusieurs oppositions, tout d’abord au sein des noblesses polonaises et lituaniennes, pour qui l’égalité de droits offerte en 1696 constitue un maximum tolérable et souhaitable. Au sein même de la noblesse ruthène, des voix s’élèvent contre l’intégration à la République et demandent au contraire l’indépendance totale de la Ruthénie. Cette opposition a été tout d’abord incarnée par l’hetman Ivan Mazepa, partisan du dialogue avec le roi de Pologne. Décédé en 1715, c’est un officier cosaque d’ascendance Tatare, Vassili Vassilievitch Kotchoueï, qui prend la tête de l’opposition. Nettement plus enclin à l’action armée, il accompagne ses revendications d’indépendance de menaces de guerre civile. Ludwik II joue l’apaisement et tente de rallier le Cosaques et Ruthènes partisans de la solution à trois nations. Le roi obtient l’élargissement du registre Cosaque, permettant à un plus grand nombre d’homme de servir la couronne et de percevoir une solde du roi. La noblesse polono-lituanienne s’est longuement opposée à cet élargissement qui était un des motifs du soulèvement de Khmelnitski de 1648 car un tel acte gonflait l’armée royale, réduisant mécaniquement la puissance des armées privées. Mais avec la disparition de la plupart de ces armées, seules quelques familles sont encore opposées au roi sur ce point, aussi la Diète put-elle valider l’élargissement du registre en 1722. Perdant du terrain en politique, Kotchoueï cherche des appuis à l’extérieur du royaume. Il se tourne d’abord vers les Tatars de Crimée et leur suzerain ottoman en 1725, puis vers la Russie en 1726. Un accord secret lie le Cosaque à ces deux pays, prévoyant une attaque conjointe contre la Pologne pour libérer les territoires tatares et cosaques sous domination polono-lituanienne. La défection d’un proche de Kotchoueï, Danylo Apostol, informe la Pologne d’une partie de ces tractations. La Diète de 1726, réunie à l’automne, est largement consacrée à ces informations et à la situation en Ruthénie. Outre les troubles occasionnels provoqués par les partisans de l’indépendance, le roi appuie fortement sur les révélations d’Apostol pour convaincre les Polonais et les Lituaniens de la nécessité de prendre une décision, plus de cinquante ans après la promesse de Louis Ier. La Diète s’achève sans décision, Apostol étant accusé d’avoir entièrement inventé les informations qu’il prétend détenir. Il faut attendre l’attaque conjointe de la Russie et de l’Empire ottoman pour débloquer la situation.

Les réformes administratives reprennent avec la paix. La réintégration de la Prusse ducale en tant que fief, après de nombreuses années d’une gestion soignée par les Hohenzollern, appuie les projets de Ludwik II. Le contexte aidant à une diminution de la charge de travail touchant les paysans, la frange la plus aisée de la paysannerie, ou celle produisant des denrées se vendant à bon prix, négocie avec les seigneurs le principe d’une location de la terre où les paysans sont libre de la travailler à leur guise en échange d’une rente en argent payée aux seigneurs. Ceux-ci s’exemptent ainsi de la lourde gestion des revenus et de la revente des biens produits sur leurs terres tout en gardant un substantiel bénéfice, permettant le maintien de leur niveau de vie. Les gains de productivité sont ainsi croissants en Grande Pologne et en Prusse royale, premiers territoires à appliquer ces principes. En deux décennies, ce fonctionnement s’étend à toute la Pologne, la Lituanie et la partie nord du palatinat de Kiovie. Le roi profite ainsi du retrait progressif de la noblesse sur leur seuls domaines familiaux pour élargie le pouvoir des institutions locales. La Diète de 1722 octroie ainsi aux châtellenies (subdivisions des palatinats) l’exercice de la justice et la gestion économique sur son territoire. L’exercice de la justice est largement simplifié, avec la disparition des nombreuses cours particulières, remplacées par les cours châtelaines et les cours palatines. Les cours suprêmes de Pologne, de Lituanie sont maintenues, puis, à partie de 1734, complétées par celle de Ruthénie.

La guerre de Ruthénie (1727-1730)

La guerre débute par une insurrection armée à l’été 1727 sur la rive droite du Dniepr. Kotchoueï rallie tous ses partisans et, à l’aide d’armes fournies par la Russie, attaque la région. Chernigov et Poltava tombent, l’armée polonaise étant stationnée à Kiev, de l’autre côté de la rivière. Adam Mikołaj Sieniawski, devenu grand Hetman, prend la tête de cette armée et marche contre Kotchoueï. Défait une première fois devant Poltava, Sieniawski le poursuit jusqu’à Tchernigov qu’il refuse de défendre, fuyant en territoire russe. Pierre II, sous l’influence de Menshikov, homme fort de la Russie, rejette les demandes polonaises de lui livrer le chef rebelle, et envoie une armée forte de 60.000 hommes contre Sieniawski qui est battu devant Tchernigov. Le grand hetman se replie sur Kiev, abandonnant la majeure partie de la rive droite du Dniepr. Les Cosaques défendant le sud de la frontière offrent une résistance opiniâtre au fortin de Pavlograd, construit par les Cosaques quelques années plus tôt, et à Lozova, également fortifié les décennies précédentes par les colons de Ruthénie. A l’arrivée de l’hiver, ces places fortes tiennent toujours, et gênent considérablement les plans de la Russie qui ne peut marcher contre Sieniawski. Le soutien de la population cosaque promis par Kotchoueï est également absent. Pendant l’hiver, le Sénat polonais vote la levée d’une seconde armée pour faire face à la Russie, armée dont le roi et le petit général Stanisław Chomętowski prennent la tête. Au printemps, l’armée se met en mouvement vers Tchernigov qui est reprise sans combat. L’armée russe est paralysée par les événements se déroulant à Saint-Petersbourg : le prince Menshikov est tombé en disgrâce et envoyé en Sibérie sous la pression de la vieille noblesse russe. Le jeune tsar s’avère peu intéressé par la gestion de son Etat et ses proches, le prince Aleksey Dolgorukov et son fils Ivan, l’incitent à les suivre dans leur train de vie léger, loin des responsabilités de la cour.

Personne n’ose prendre de décisions importantes de peur de sanctions de la part du tsar, aussi la petite armée russe en l’absence d’ordres, recule devant l’armée polonaise, refusant le combat et se retirant en Russie même. En parallèle, l’Empire ottoman remplit à son tour son engagement, entrant en Moldavie, passant le Danube depuis Silistra et ordonnant à ses vassaux de Crimée de lancer des raids sur le territoire polonais. Tout comme les Russes avant eux, les Tatars butent contre les fortins cosaques, servant de point d’appui à de petites troupes de cavaliers pouvant intercepter les détachements tatars. Ceux-ci pillent quelques villages à la frontière avant de se replier faute de cible accessible et de se lancer dans un raid contre le territoire russe. L’attaque au travers du Danube manque de tourner au désastre pour l’Empire ottoman qui, privé du moindre effet de surprise, voit ses troupes harcelées par de petites embarcations cosaques alors qu’elles traversent la rivière. Une fois de l’autre côté, les fortins s’avèrent être des cibles difficiles, forçant l’armée ottomane à mener de nombreux sièges tout en affrontant la mobilité cosaque sans grand gains. Les Turcs ont plus de succès en Moldavie où ils entrent sans grande résistance. Sieniawski est envoyé d’urgence défendre la Moldavie, mais il lui faut plusieurs semaines de marche pour atteindre l’armée turque, temps mis à profit pour prendre Chisinau et Iasi. Ludwik II se maintient face à la Russie et profite des troubles en Russie pour envoyer une délégation proposer une paix blanche. Les Cosaques défendant la rive gauche pétitionnent auprès du roi et du Sénat, demandant de lancer leurs propres raids en Crimée en représailles du raid Tatare. Le roi le leur accorde, les Cosaques passant ainsi l’été et l’automne à ravager la Tauride. Sieniawski défait l’avant-garde de l’armée ottomane près de Suceava et contre-attaque. Iasi résiste jusqu’à la fin de l’hiver au siège que lui impose l’armée polonaise. La Russie, suite à la proposition polonaise, se retire du conflit au début de l’année 1729, laissant les mains libres à Ludwik II contre l’Empire ottoman. Le Tsar accepte même de livrer Kotchoueï, qui se suicide peu avant sa capture.

Ludwik atteint le Yedisan au début du printemps, lançant une offensive contre l’armée ottomane près du Danube. Les Turcs sont lourdement défait à Czernawoda, les forçant se retirer. Les glaces qui encombrent encore le fleuve transforment la retraite ottomane en désastre, la cavalerie lourde polonaise fait des ravages parmi les fuyards et bloquent les routes. Ceux qui ne sont pas fauchés par les hussards se noient dans le Danube. Les 40.000 hommes de cette armée sont tous morts ou faits prisonniers. La seconde armée en Moldavie se retire pour éviter l’encerclement. Une délégation ottomane arrive à l’été, alors que Ludwik renouvelle le droit aux cosaques d’attaquer la Tauride. Les deux armées polonaises entrent en territoire ottoman, pillant les villages frontaliers de Bulgarie et réduisant Varna en cendres. En position de force, Ludwik accepte un cessez-le-feu et des négociations. Celles-ci traînent quelques mois, l’Empire ottoman n’acceptant qu’une paix blanche, tandis que Ludwik insiste pour que la souveraineté turque sur les Tatars de Crimée cesse et que l’Empire cède la ville de Silistra, sur la rive droite du Danube. La Porte cède face à la menace de nouvelles attaques. La paix est signée à Varna en février 1730 selon les termes polonais.

Dix ans de calme (1730-1740)

Ce conflit, prouvant a posteriori les affirmations de Danylo Apostol, permet de faire taire l’opposition au projet de Trois Nations. La Diète de 1734 vote l’Union de Kiev. La Ruthénie devient par ce texte le troisième Etat de la République. La souveraineté de cet Etat s’étend sur les palatinats de Kiovie, Tchernigovie, Bratslavie, Moldavie et Yedisan. Les lois et privilèges en vigueur sont immédiatement appliqués à la Ruthénie, incluant la création d’une cour de haute justice pour la Ruthénie à Kiev, jugeant en appel toutes les affaires judiciaires de l’Etat. Le titre de Grand Prince de Ruthénie est créé, désignant le souverain de la Ruthénie. Sur le modèle des ministres polonais et lituaniens, huit postes de ministres sont créés pour la Ruthénie, l’Hetman cosaque élu par ses pairs recevant automatiquement la charge de grand général de Ruthénie. De même, les palatins et principaux castellans de Ruthénie sont élevés au rang de sénateur.

Seule ombre au tableau au règne de Ludwik II, il est pendant très longtemps sans héritier. Après la guerre de Ruthénie, il semble de plus en plus évident que la princesse Ludwika-Elżbieta née en 1702 serait son seul enfant et que la Diète d’élection s’annoncerait agitée. Malgré des protestations émises par les membres les plus conservateurs de la noblesse, l’absence d’alternative crédible à la candidature de la princesse joue en sa faveur. Une première diète convoquée en 1722, n’aboutit pas, mais le roi y obtient néanmoins l’aval du Sénat à ce qu’une femme puisse monter sur le trône de Pologne de droit. Il prit pour cela exemple sur les cas de Jadwiga Andegaweńska et d’Anna Jagiellon, respectivement couronnées Roi de Pologne en 1384 et co-régente de Pologne-Lituanie en 1575. Le Sénat émis néanmoins la condition que la princesse ne devrait être mariée qu’avec une personne choisie par le Sénat, comme il est de rigueur pour les rois de Pologne élus avant d’être mariés. En 1728, une nouvelle diète d’élection est organisée, diète à laquelle, pour la première fois, aucun autre Etat étranger n’a présenté de candidat. La France voit d’un œil favorable le maintien des Bourbons en Pologne tandis que les candidats prussiens, autrichiens et suédois étaient Persona Non Grata en raison des guerres récentes. En Russie, la confusion politique caractéristique du début du règne personnel de Pierre II fait que le Tsar ne présente aucun candidat, après avoir prétendu lui-même à la couronne de Pologne, prétention rejetée en bloc par le Sénat. A la mort de Ludwik II en 1740, Ludwika-Elżbieta devient roi de Pologne, Grand-Duc de Lituanie et Grand Prince de Ruthénie sous le nom d’Elżbieta. Les titres sont maintenus à titre temporaire au masculin car elle est souveraine, et non reine consort. La Diète de couronnement a également pour objet de finaliser la titulature de la souveraine.

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La Pologne sous Ludwik II Kondeusz (1689-1740) - Première partie (1689-1720)

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Louis II Condé (1668-1740)

Le roi de paix contrarié

Le roi Louis Ier a placé de grands espoirs de paix dans son successeur, et son petit-fils Louis II ne cesse tout au long de son règne d’œuvrer en ce sens. Toutefois, le contexte international le pousse à plusieurs reprises vers le choix des armes. Le règne de Louis II peut être ainsi résumé en un ensemble de réformes importantes entrecoupées par de sanglants conflits où la Pologne est entraînée par ses voisins bien plus qu’engagée volontairement. La Pologne est impliquée dans la Grande guerre du Nord (1700-1720), la Guerre de succession d’Espagne (1701-1708) et la montée des tensions entre Autrichiens, Prussiens et Polonais au sujet de la Silésie manquent de déclencher un conflit dans les années 1730. Louis II s’attelle aux réformes que n’a pu réaliser son grand père, notamment une refonte de l’administration qui sort progressivement du féodalisme et une intégration croissante de la Ruthénie qui aboutit à l’Union de Kiev de 1734, donnant naissance après de houleux débats au Sénat à la République des Trois Nations et, surtout, la guerre de Ruthénie menée séparément contre la Russie (1727-1729) et l’Empire Ottoman (1728-1730). En 1721, le roi décide de définitivement poloniser son nom ainsi que celui de sa dynastie, se faisait appeler Ludwik Kondeusz, y compris dans les cours étrangères, un geste lui ayant value la sympathie de plusieurs seigneurs polonais.

Les premières réformes (1690-1700)

Louis II se consacre très tôt à réformer le fonctionnement administratif de la République. Il s’appuie pour cela sur la bourgeoisie urbaine naissante et les chartes des villes de Prusse royale (Dantzig, Toruń et Tuchola) pour étendre progressivement ce modèle vers le sud du territoire. Le but est ici de donner aux villes des pouvoir judiciaires et administratifs étendus à leurs environs, s’opposant en cela aux riches propriétaires qui y exerçaient leur influence. Les dix premières années voient ces tentatives échouer, notamment à cause de l’opposition à la Diète de la plupart des seigneurs qui refusent de voir ainsi leur autorité écornée. Ces réformes reprennent après la guerre de succession d’Espagne. Dans un autre domaine, le roi s’attèle à démanteler les armées privées en les rendant obsolètes. Le développement des arsenaux et la dotation croissante de l’armée polonaise en artillerie entraîne pour les familles disposant de troupes privées une forte inflation des coûts que la plupart ne peuvent assumer. Au début des années 1710, seules les familles Radziwiłł, Czartoryski, Sapieha, Pacs, Potocki et Wiśniowiecki disposent encore de troupes privées, et parmi celles-ci seules les deux premières sont en mesure d’opposer une réelle résistance à l’armée royale en cas de soulèvement.

L’économie de la République se diversifie peu à peu, l’urbanisation croissante permettant le développement d’un tissu préindustriel de base, centré sur l’exploitation des ressources naturelles et toute la filière liée aux armements et à la construction navale, largement destinée à l’export en l’absence de flotte polonaise. La balance commerciale, longtemps affectée par la baisse progressive du prix du blé et les destructions des années 1655-1670, atteint un quasi équilibre, ce qui est inédit dans l’histoire de la Pologne. Mécaniquement, la charge de travail exigée des paysans s’allège et on constate tout au long du règne de Louis II un recul progressif du servage, conséquence du contexte économique bien plus que de la volonté directe des seigneurs.

Au sujet de la Ruthénie, les nobles de la région reçoivent par les statuts de Tyszowice de 1696 les mêmes droits que la noblesse polonaise et lituanienne. La population cosaque se voit également confier une nouvelle mission par la couronne, celle de développer les villages sur la côte de la mer Noire et le long de la frontière turco-polonaise. Ces territoires sont libres de toute domination seigneuriale et les cosaques y jouissent d’une large autonomie. Ils remplissent ainsi un rôle défensif et économique, sécurisant la région contre les raids tatars et permettant le transit de biens en toute sécurité vers ou depuis le reste de la Pologne. La population tatare reste quant à elle en majorité nomade, mais on note dans plusieurs territoires l’apparition de Saraï, littéralement palais, des bâtisses disposant d’une cour intérieure et offrant refuge et protection pour de petites communautés. Ces Saraï représentent les prémices de la sédentarisation des Tatares et ne cessent de se développer tout au long du XVIIIe siècle, mais au temps de Ludwik II, ils servent surtout de point d’appui pour les populations nomades, qui changent régulièrement de Saraï selon les saisons ou les années.

La guerre de succession d’Espagne : la Pologne alliée de la France (1701-1707)

Le premier conflit du règne de Louis II découle de son alliance avec la France. A la mort de Charles II, sans descendance, celui-ci désigne en successeur Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XIV. Le jeune Bourbon est couronné roi d’Espagne en 1700 sous le nom de Philippe V, mais la montée sur le trône d’un nouveau Bourbon, après la France et la Pologne par la branche cadette des Condé, inquiète fortement en Europe. L’Autriche considère que la couronne d’Espagne revient à un Habsbourg d’Autriche, tandis que l’Angleterre et les Provinces-Unies craignent une hégémonie, qu’elle soit Bourbon ou Habsbourg, dans le cas où la couronne d’Espagne venait à être rattachée à la France ou à l’Autriche. Par les lettres patentes du 1er février 1701, Louis XIV reconnaît à Philippe V les droits sur la couronne de France. Le conflit est alors inévitable. L’occupation des places de la barrière et l’amélioration des fortifications des Pays-Bas espagnols par la France est la provocation qui entraîne le début des hostilités en Italie et la formation de la Grande Alliance en septembre 1701. L’Autriche s’allie à l’Angleterre, la Prusse et les Provinces-Unies. Le Saint-Empire s’engage largement aux côtés de l’Autriche, menés par le duc de Lorraine. La France est soutenue par les électorats de Bavière et de Cologne puis très vite par la Pologne qui surprend l’Autriche par une offensive automnale en Silésie.

L’Autriche et la Prusse ont sous-estimé les progrès réalisés par l’armée polonaise sous Louis Ier, les troupes qui défendaient la Silésie sont bousculées et faites prisonnières, tandis que Breslau (Wrocław) tombe après un siège d’une célérité remarquable, la ville ayant complètement été surprise par l’offensive. Ludwik II, à la tête de ses troupes et assisté par le Grand Maréchal Jabłonowski, passe l’hiver à Breslau. Feliks Potocki est quant à lui chargé de lever une armée pour défendre la Prusse royale d’une éventuelle attaque prussienne au printemps 1702. Le commandement impérial profite de l’hiver pour redéployer une partie des troupes contre la Pologne. La Prusse est quant à elle dans l’impossibilité d’aider son alliée face à la France, qui en profite en Italie et en Lorraine dès le printemps 1703.

L’armée autrichienne est battue à plate couture par l’armée polonaise aux alentours de Gleiwitz (Gliwice) en mai 1703 et doit se replier en Bohême. Une attaque contre la Moldavie par l’Autriche est avortée par un nouveau soulèvement des mécontents hongrois, dont la réintégration à l’Autriche se fait dans la douleur. L’avancée des troupes polonaises donne un second souffle aux révoltés. L’armée autrichienne à l’est est pour ainsi dire paralysée ou fortement perturbée par ces révoltes jusqu’en 1706. Prussiens et Polonais en Prusse royale se regardent sans oser bouger, les forces sont équivalentes et la lourde défaite infligée à l’Autriche à Gliwice a fortement refroidi les ardeurs prussiennes. A la fin de l’année 1703, la Lorraine est intégralement occupée, les Autrichiens sont rejetés au-delà du Pô et les Français ont fait la jonction avec les Bavarois dans le Tyrol. Le duc de Savoie, approché par l’Empereur et offrant jusqu’alors le libre passage à la France, rejette les propositions impériales et maintient sa neutralité. Le Portugal rejoint en revanche la Grande alliance, en l’échange de promesses de terres en Amérique et de la protection anglaise.

En 1704, L’Empereur renonce à la couronne d’Espagne pour lui-même et son fils aîné. Il propose son fils cadet Charles de Habsbourg comme roi, aussitôt reconnu par ses alliés. L’Angleterre et les Provinces-Unies, par leurs flottes, se chargent de l’amener à Madrid. La Castille se révèle impénétrable depuis le Portugal, mais les Anglais enregistrent un succès en s’emparant de Gibraltar. A l’été, le duc de Marlborough, renforcé par un détachement prussien, attaque en Bavière. Il ne parvient pas à vaincre les franco-bavarois ni même à seulement les menacer, mais arrête en revanche l’avancée française en Italie pour plusieurs mois. L’armée britannique ne parvient pas à coopérer avec l’armée hollandaise, encore largement épargnée par les conflits. A l’est, Louis II profite de la distraction offerte par les Mécontents hongrois et de la division de l’armée prussienne en partie envoyée aider Marlborough à l’est pour attaquer le Brandebourg par la Silésie, alors que Potocki entre en Prusse ducale. Louis II est arrêté in extremis par Frédéric Ier de Prusse à 80km de Berlin à la suite d’une bataille indécise, Louis II n’engageant que mollement le combat. Le but de la manœuvre consistait surtout à permettre à Potocki de conquérir l’Ermland et d’assiéger Könisgberg qui tombe peu avant novembre. Louis II se retire alors sur Poznań pour l’hiver.

Les Anglais débarquent finalement Charles de Habsbourg à Barcelone en septembre 1705 après avoir pris la ville en profitant des inquiétudes catalanes vis-à-vis des projets de centralisation des Habsbourg. Cela n’arrête pas pour autant la France qui est entrée dans les Provinces-Unies et menace Amsterdam tout comme en 1672, et tout comme en 1672, les Hollandais inondent leur pays en rompant les digues de Muyden. L’hiver, précoce en 1705, apporte le gel, permettant aux Français de reprendre leur marche contre Amsterdam et la Haye qui sont assiégées au cours de l’hiver. Le ravitaillement par mer est difficile alors que le gros des récoltes a été inondé et que la flotte française se concentre au large de la Hollande. Les Anglais, largement engagés en méditerranée, ne peuvent secourir Amsterdam qui capitule mi-janvier 1706. Les alliés, sentant la situation désespérée, engagent les pourparlers.

Les traités de Strasbourg et Vienne

Par le traité de Strasbourg de 1707, la Lorraine devient un fief viager. Léopold Ier est maintenu sur son trône, mais doit céder le duché à la France à sa mort, peu importe sa descendance. La France récupère également Orange ainsi que toutes ses conquêtes sur la rive gauche du Rhin tandis que le Milanais voit un Bourbon monter sur son trône en la personne de Charles de France, duc de Berry. Philippe V est maintenu sur le trône d’Espagne qui conserve ses possessions dans les Pays-Bas et en Italie, il renonce à ses droits sur la couronne de France. En échange, les Bourbons français ainsi que l’ensemble des prétendants autrichiens renoncent à leurs prétentions sur la couronne d’Espagne.

Le traité de Vienne de 1706 est signé entre l’Autriche et la Pologne et est un simple statu-quo ante bellum agrémenté de quelques indemnités payées par l’Autriche à la Pologne. Aucun accord n’est signé entre la Pologne et la Prusse.

La Grande guerre du Nord (1700-1720) et l’opportunisme polonais (1708-1720)

Le nord de l’Europe voit s’affronter une coalition menée par la Russie et le Danemark contre la Suède, avec pour intention de profiter de la faiblesse apparente du jeune Charles XII tout juste âgé de 18 ans pour reprendre les territoires perdues par ces puissances au cours du siècle précédent. Le début du conflit est favorable à la Suède qui contre les attaques russes et danoises avant de passer à son tour à l’offensive. Les Danois sont surpris par un débarquement suédois près de Copenhague, les forçant à une trêve, tandis que les Russes sont sèchement battus à Narva. Charles XII commet l’erreur de se tourner de nouveau contre le Danemark. Entre 1702 et 1706, la Suède multiplie les opérations dans le Schlesvig et la mer Baltique sans réellement aboutir au moindre résultat. Charles XII ne parvient pas à renouveler son débarquement surprise de 1700 et se retrouve à mener une guerre principalement maritime. Pendant ce temps, Pierre Ier refait son armée et se lance à la conquête de l’Ingrie, fondant Saint Petersbourg. Il ne parvient en revanche pas à prendre toute la Livonie suédoise défendue par Lewenhaupt. En 1707, Pierre Ier propose de rétrocéder tous les territoires l’exception de l’Ingrie, mais Charles XII refuse, préparant son armée à l’offensive contre la Russie.

En parallèle, la Suède entame des négociations avec la Pologne, alors engagée dans la Guerre de succession d’Espagne et particulièrement contre la Prusse. La Russie fait de même. Engagée contre la Prusse, Louis II retarde autant que possible une nouvelle entrée en guerre. Les termes russes s’avèrent les plus intéressants, ceux-ci proposent de céder la Livonie et l’Estland suédois dans leur intégralité à condition que la Pologne les conquière par elle-même, en l’échange de l’engagement de l’armée polonaise aux côtés de l’armée russe. A la fin de l’année 1707, l’ensemble de la Prusse orientale est occupée et Potocki a rejoint Louis II dans le Brandebourg pour lancer une attaque décisive contre Berlin. La Prusse propose alors à la Pologne de revenir sur les termes du traité de Bromberg de 1659, qui mit fin à la suzeraineté de la Pologne sur la Prusse orientale. Sur cette base, le traité de Toruń réintègre la Prusse comme fief polonais qui reste néanmoins une possession Hohenzollern. Ce fief n’est toutefois pas dirigé directement par l’électeur de Brandebourg mais passe à son demi-frère Philippe Guillaume de Hohenzollern. Le traité interdit également que les deux territoires soient gouvernés par la même personne.

Louis II fait discuter au Sénat au cours des années 1707-1708 les propositions émises par la Suède et la Russie. La Diète de 1708 vote pour la formation et le financement d’une seule armée au lieu des deux engagées aux côtés de la France. Louis II et Potocki en prennent la tête et marchent directement en Livonie. A ce moment de la guerre, la Suède est en pleine offensive contre la Russie. L’armée polonaise intercepte et défait des renforts suédois destinés à Charles XII à Lesnaya en septembre 1708, puis se lance dans la conquête de la Livonie. Mieux équipée en artillerie de siège que l’armée russe, les troupes polonaises conquièrent la région au cours de l’automne. Privé de ses renforts, loin de ses bases de ravitaillement, Charles XII est écrasé par les Russes à Hlukiv en juillet 1709 alors que la Pologne achève la conquête de l’Estland. Le roi de Suède fuit à Bachkisaray dans l’Empire ottoman. Pierre Ier demande à ce que Charles XII lui soit remis puis, face au refus de la Sublime Porte, envahit la Crimée. Ses troupes sont piégées par une armée ottomane et contraints de se retirer. Charles XII négocie un sauf-conduit jusqu’en Suède, que Pierre et Louis lui accordent. Espérant faire entrer l’Empire ottoman en guerre contre la Russie et la Pologne, Charles XII reste à Constantinople jusqu’en 1714 en tant « qu’invité » du Sultan puis, convaincu qu’il n’y parviendra pas, retourne en Suède. Les troupes en Poméranie suédoise défendent vaillamment Stralsund mais finissent par se rendre, tandis que la Russie occupe la Finlande. Le roi d’Angleterre Georges Ier, déclare à son tour la guerre à la Suède en sa qualité d’électeur de Hanovre, bientôt suivi par la Prusse en 1715. A la fin de l’année 1716, la Suède a perdu toutes ses possessions au sud de la mer Baltique, délaissant ce front pour une nouvelle offensive en Norvège contre les possessions danoises. La coopération de Charles XII avec les jacobites entraîne la déclaration de guerre du Royaume-Uni en 1717. Charles XII est abattu en 1718 lors du siège de Fredriksten. Sa sœur Eléonore lui succède mais refuse toute paix. La Russie lance de nombreux raids contre les côtes suédoises, réduisant quasiment tout Stockholm en cendres. La Pologne a quant à elle cessé ses opérations avec la conquête de Livonie et d’Estland, faute de flotte.

La paix

La conclusion de la paix se fait de manière très houleuse. Si les ambitions polonaises ne rencontrent pas d’opposition chez les autres coalisés, l’expansion russe cristallise en revanche de nombreuses craintes. Le Hanovre et la Prusse convoitent toutes deux l’hégémonie en Allemagne du nord avant de finalement se répartir les possessions suédoises, le Verder-Bremen revenant au Hanovre et une partie de la Poméranie suédoise à la Prusse. La Russie obtient finalement l’Ingrie, le Kexholm et une partie de la Carélie mais doit rendre le reste de la Finlande. La Pologne récupère comme convenu avec la Russie la Livonie et l’Estland, remettant ainsi la main sur des territoires perdus un siècle auparavant.

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La Pologne en 1720

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1665 - 1668

Lubomirski voit ses partisans le quitter les uns après les autres suite à cette cuisante défaite, renforcée par une nouvelle campagne de diffamation lancée par le pouvoir. Le Sénat a déjà accusé le maréchal de haute trahison et l’a condamné à mort en 1664, il publie maintenant ouvertement un document dans lequel Lubomirski s’engageait explicitement à soutenir l’élection du duc d’Enghien au trône de Pologne, document réel (= non forgé) que la cour a historiquement préféré garder secret. Lubomirski est finalement capturé par un de ses propres sbires qui espère une récompense et de l’avancement. Brisé par les années d’intrigues et de conflit, Lubomirski meurt en 1667 (historique) avant que sa sentence ne soit exécutée. Le soulèvement s’essouffle de lui-même et la noblesse rentre dans le rang en quelques mois.

Une Diète exceptionnelle, convoquée en 1668, voit une partie des réformes proposées par la reine et la cour être votées. Le principe de l’élection d’un héritier du temps du vivant du roi, l’élection Vivente Rege, est adopté malgré une certaine opposition, calmée par le vote d’une amnistie générale, de l’abandon de l’enquête sur le meurtre du grand général de Lituanie Gosiewski (historiquement tué par des partisans de Lubomirski) ainsi que la paie des soldats, le motif initiale du soulèvement avant que Lubomirski ne le récupère pour son ambition personnelle.

L’élection royale de 1668

Six mois plus tard, Jean Casimir convoque une Diète d’Election pour assurer un héritier au trône de Pologne. La France abandonne son soutien au duc d’Enghien, de plus en plus en proie à des accès de rage et à la lycanthropie (historiquement, les crises arrivent un peu plus tard dans sa vie) et proposent alors la candidature du Grand Condé Louis, père d’Henri Jules et retourné en grâce auprès de Louis XIV. Les candidats sont dont Louis de Bourbon-Condé soutenu par la France, Frédéric de Hohenzollern, fils du grand électeur de Brandebourg Frédéric III, le tsarévitch Alexei, fils du Tsar Alexis Ier Romanov, ainsi que Charles de Lorraine, le fils du duc de Lorraine Charles IV soutenu par l’Autriche. La guerre russo-polonaise, qui dure depuis 1654, rendent caduques les chances d’Alexei, tandis que Frédéric de Hohenzollern est exclu en raison de sa foi protestante. Malgré des ralliements de dernière minute des partisans brandebourgeois au duc de Lorraine, celui-ci est à son tour exclu par peur que la Pologne ne subisse le même sort que la Bohême et la Hongrie, perspective redoutée par de nombreuses familles. Le candidat français est donc élu.

Février 1669 voit le décès de Louise-Marie de Gonzague (historiquement 1667), deux fois reine de Pologne épuisée par de longues années de lutte politique et emportée par la maladie. Le roi Jean Casimir abdique comme prévu à l’été 1669, cédant le pouvoir à Louis de Bourbon Condé, « le Frondeur devenu Roi », premier roi français à monter sur le trône de Pologne depuis Henri de Valois en 1573. Claire Clémence de Maillé, duchesse de Fronsac, devient alors reine de Pologne.

Rhysaxiel

La Pologne sous Louis Ier Condé / Ludwik I Burbon-Kondeusz (1669-1689)

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Réformes politiques

Le programme de Glogowa incluait une reprise en main du pouvoir par l’autorité royale, largement diminuée au cours du XVIe et XVIIe siècles. Condé, élevé en France, tente tout au long de son règle de présenter une synthèse entre l’absolutisme royal qu’il a connu auprès de Louis XIII et Louis XIV et la tradition républicaine de la Pologne. Selon ses propres mots, « La République ne peut avoir qu’une seule tête » et cette tête, le roi, doit être la seule à exercer ce que Montesquieu appellera plus tard le pouvoir exécutif. Il ne cherche pour autant pas à priver le Sénat et le conseil des ministres de leur pouvoirs respectifs. Ainsi, les lois et les nouvelles taxes sont toujours votées par des Diète qui se réunissent toujours de façon régulières, mais la déclaration de guerre, la signature de la paix ou l’attribution de charges se font, dès les années 1680, sans réunion du Sénat, par la seule Décision royale, nouveau principe basé sur le Senatus Consulta existant auparavant. Louis a également renforcé le rôle de la cour et l’attractivité de Varsovie en créant de nouveaux postes, offrant de nouvelles opportunités de carrière au sein de la capitale et, avec le soutien de la France, en réalisant de nombreuses dépenses somptuaires gonflant le prestige royal. Cela permit de lutter contre l’importance grandissante des réseaux de clientèle régionale des grandes familles, réseaux qui menaçaient d’éliminer purement et simplement l’autorité royale.

L’armée est également modernisée, de nouveaux arsenaux construits et des ingénieurs et officiers sont appelés de France pour développer la poliorcétique au sein des écoles militaires, un art ayant cruellement fait défaut au sein des armées polonaises par le passé. Louis ne parvient toutefois pas à tout à fait éliminer les liens de clientèle ni à interdire les armées privées sur lesquelles les familles s’appuient. De même, il n’essaie pas de remettre en cause les restrictions quant à la promotion des étrangers dans l’armée, de peur de s’attirer les foudres de la noblesse déjà très échaudée par ces changements. Les réformes débutent au cours de l’année 1675, l’argument principal du roi étant la survie de la République après la période catastrophique du Déluge suédois de 1655-1660 qui, combiné au soulèvement cosaque débuté en 1648, à l’attaque de la Russie en 1654, à la guerre civile déclenchée par Lubomirski en 1665, puis à l’attaque ottomane en 1672 ont manqué de tout emporter. Les réformes sont votées par deux Diètes successives, en 1676 et 1680, donnant naissance à ce que les historiens polonais ont appelé la « Première Modernisation » de la Pologne. Condé a toutefois veillé à mettre fin aux deux conflits restants : contre les cosaques de la rive gauche et la Russie.

La fin de la guerre russo-polonaise

Une victoire décisive contre les Cosaques à Kamieniec en 1670 force ces derniers à demander la paix, qui est accordée selon les principes du traité d’Hadiach de 1658 : les cosaques se soumettent intégralement à la République (y compris la rive droite revendiquant son attachement à la Russie) en l’échange de l’enclenchement de réformes visant à faire de la Ruthénie une composante de la République similaire à la Pologne et la Lituanie, devant aboutir à une République des Trois Nations. Les combats contre la Russie ont lieu jusqu’en 1672, où la paix d’Androussovo est signée (historiquement une simple trève en 1667). La Russie abandonne ses revendications sur la rive gauche du Dniepr et les territoires cosaques correspondants et reconnaît la souveraineté polonaise sur l’Hetmanat cosaque en l’échange de la restitution du voïvode de Smolensk à la Russie. Au cours de ce conflit, Jean Sobieski, gentilhomme polonais marié à une Française, se distingue brillamment à la bataille de Podhacje et, à partir de 1672, devient de facto le commandant en chef des armées polonaises, avec la bénédiction du roi, alors que l’Empire Ottoman attaque à son tour la Pologne.

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(en rouge, le territoire « non perdu » sur les cosaques)

La guerre turco-polonaise de 1672-1676

Cette guerre n’est que l’aboutissement d’un conflit larvé avec comme principale zone de guerre les Plaines Sauvages du sud de l’Ukraine et comme catalyseur les rivalités entre Cosaques et Tatars. L’invasion de l’Ukraine par l’Empire ottoman en 1672 n’est pas une surprise, mais les troupes disposées dans la région sont dans un premier temps trop peu nombreuses pour résister durablement. Sobieski ordonne le repli vers Lublin, laissant après quelques combats retardateurs l’Empire ottoman prendre la forteresse de Kamieniec Podolski. A Varsovie, le roi intervient directement au Sénat pour obtenir la levée de taxes et de troupes pour repousser l’envahisseur. Soutenu par les propriétaires terriens de Ruthénie, notamment la riche famille Wisnioziecki, et plus généralement par les Ruthènes favorables au projet de République des Trois Nations, le Sénat fournit à Sobieski plusieurs dizaines de milliers d’hommes que le chef de guerre met en marche en 1673 contre les Turcs. Ceux-ci cèdent dans un premier temps les territoires conquis l’année précédente, avant d’être envahis à leur tour alors que les Polonais envahissent le Khanat de Crimée et la Moldavie, vassale des ottomans. Les Turcs demandent la paix alors que les Polonais atteignent la mer Noire et le village de Khadjibey. La paix signée à Żurawno, voit la Pologne accéder à la mer Noire par la cession du Yedisan tatare ainsi que l’obtention d’un accès libre au Dniestr dont la rive droite est contrôlée par la Moldavie voisine et au Dniepr dont la rive gauche est en Tatarie. Les territoires conquis sont largement inhabités, hormis sur les côtes et le long des fleuves, ce qui fait la fortune de plusieurs familles ruthènes venues acquérir ces terres dans les décennies qui suivent.

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(le Yedisan, région conquise par la Pologne en 1676)

La Grande guerre Turque (1682 – 1699) et l’intervention polonaise (1683-1685)

L’Empire ottoman, libéré de tout conflit avec la Russie, pose de nouveau ses yeux sur l’Autriche. Il trouve un allié de circonstances en la personne de Louis XIV, alors en pleine politique des Réunions, qui recherche des Etats susceptibles de maintenir la pression contre l’Autriche et le Saint Empire. Ainsi, la France soutient ouvertement les Mécontents de Hongrie. La Pologne fait également partie de ces Etats alliés de la France, mais après quelques mois de conflit, la perspective de gains contre l’Empire ottoman combinée à la fin de la politique française des Réunions conduit Louis à venir porter secours à l’Autriche, sans pour autant rallier la Sainte Ligue, formée en 1684 au nom du catholicisme contre la Sublime Porte.

En 1683, les ottomans sont aux portes de Vienne dont ils font le siège à partir de juillet. L’armée impériale avait prévu la possibilité d’un assaut direct contre sa capitale, la ville est prête à soutenir le siège. Charles V de Lorraine, chargé de retarder l’avancée ottomane, est bousculé et bat en retraite en attendant les renforts devant d’Europe. Louis de Pologne envoie Sobieski à la tête de 60.000 hommes, tandis qu’une seconde armée menée par Louis en personne est mise sur pied pour une offensive en Moldavie. Lors de la bataille de Vienne, les troupes de Charles de Lorraine sont temporairement placées sous le commandement de Sobieski qui défait les Turcs et les poussent à lever le siège et se replier. Les armées impériales foncent alors en Hongrie avec, dans un premier temps, le soutien de Sobieski. Louis entre en Moldavie où les ottomans refusent le combat. A l’été 1684, le Pasha de Moldavie est renversé. Sobieski quitte la Hongrie pour attaquer la Transylvanie, autre royaume sous tutelle ottomane, tandis que Louis atteint le Danube avant l’hiver. Les Turcs, surpris que la Pologne ne se soit pas rallié à la Sainte Ligue, proposent alors de négocier la paix. Celle-ci est signée à Silistra et voit la cession de la Moldavie et de la Silistrie-Özi ottomane au nord du Danube à la Pologne. Il reconnaît également la souveraineté polonaise sur les Cosaques.

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Paix de Silistra.

Le retrait polonais permet à l’Empire Ottoman de concentrer ses forces et contre-attaquer en Hongrie, mais le reste se de la guerre se déroule comme historiquement, l’influence ottomane dans les Balkans est largement entamée. L’Autriche récupère la Hongrie après le ralliement des Mécontents à l’Empereur, ainsi que la Transylvanie. Venise récupère également quelques territoires en Morée.

Fin de règne et passation de pouvoir

Les années suivant la Grande guerre turques sont des années de paix et de consolidation en Pologne, que le roi consacre au développement économique du royaume et à l’intégration de la Ruthénie. Les structures féodales en vigueur en Pologne persistent, mais le calme de ces dernières années permet la reconstruction des villages détruits par les Suédois, Tatares et Cosaques et le développement d’une petite classe moyenne urbanisée ainsi que d’un embryon d’industrie. Le potentiel minier de la Pologne est reconstitué, mais le pays reste avant tout un pays agricole, alors que les rendements du blé s’effondrent en fin de siècle. Le servage a toujours cours, et si le roi est parvenu à enrayer son développement, la paysannerie vit néanmoins dans une misère sans égal en Europe.

Il prend sous son aile son petit-fils, Louis III de Bourbon-Condé, qu’il fait venir en Pologne l’âge de 10 ans en 1678. Il suit une éducation largement française par le biais de Pierre des Noyers, ancien secrétaire de Louise-Marie de Gonzague, français féru de sciences et définitivement installé en Pologne après la mort de la reine. Le roi met un point d’honneur à voir son successeur parler un polonais parfait et connaître en détails les grandes familles et l’organisation de la République. La vision de Louis est d’en faire principalement un roi de paix. Le jeune Louis est marié en 1685 à Louise Françoise, Mademoiselle de Nantes, dernière fille encore vivante de Louis XIV et de Madame de Montespan. La Diète d’élection, convoquée par Louis en 1687, voit sans la moindre surprise l’élection de son petit-fils, le roi ayant mis tout son crédit en jeu. La succession française est assurée.

Louis Condé s’éteint en septembre 1689 (historiquement 1686 des suites de la petite vérole ou d’un épuisement généralisé). A l’issue de son règne, la Pologne est parvenue à se relever du Déluge suédois mais est encore un Etat fragile aux structures économiques et politiques archaïques et dont la volatilité de la noblesse est toujours une source potentielle de désastres. La frontière austro-polonaise s’étend désormais le long de la totalité des Carpates, tandis que la frontière turco-polonaise est réduite à quelques kilomètres le long du Danube et en Vallachie à l’ouest. A l’est, la frontière est nettement moins bien définie, avec encore de nombreuses approximations au sujet de la frontière avec la Russie et à cause mode de vie tatar qu’il est difficile d’enfermer derrière une frontière. A 21 ans, soit deux ans de moins que Henri de Valois, Louis II Condé devient roi de Pologne, le plus jeune de toute l’histoire de la République.

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Uchronie polonaise

Point de divergence : le soulèvement de Lubomirski

Le soulèvement échoue, Louise-Marie de Gonzague fait aboutir une partie de son programme politique pour la Pologne.

A partir de l’année 1661, le grand Maréchal de la Couronne Jerzy Sebastian Lubomirski, jusqu’alors soutient de la reine de Pologne, décide de s’opposer au programme politique dit de Glogowa que la reine défend. Ce programme prévoit notamment de faire élire un héritier à Jean II Casimir, l’actuel roi, avant sa mort, en opposition aux lois du royaume. La reine souhaite ainsi faire élire le duc d’Enghien, Henri-Jules de Bourbon-Condé ou éventuellement son père, le Grand Condé, et compte sur le soutien de la France pour réussir. Le projet prévoyait aussi l’abdication de Jean Casimir sitôt l’élection faite.

Jusqu’en 1665, Lubomirski intrigue, provoque un soulèvement de l’armée qui paralyse les institutions et la cour de la République, poussant le pouvoir royal à négocier. La reine décide, avec le soutien de la France, d’employer la force mais, historiquement, l’armée royale est battue à Matwy par les confédérés et la reine doit renoncer intégralement à son projet. L’uchronie a comme point de départ la bataille de Matwy et une victoire royale à l’issue de celle-ci.